23 juin 2006

La fête de la musique, de la pluie et de l’alcool

Instrumenta virumque cano

Je chante les instruments et les hommes. Et d’abord battre le rappel. Que se retrouvent les membres de cette expédition nocturne et bruyante. Donc apéro en guise de happeau : ah le doux ruissellement de l’alcool dans le verre, et le tintement des verres qui s’entrechoque et qui ouvre glorieusement le voyage. On a donc roulé lourdement en bas des escaliers avant d’entamer la longue ascension de la Mouff. L’objectif était clair : se restaurer vers l’estrapade, pour commencer sur de bonnes bases et partir rassasiés. L’ambiance était chouette à défaut d’être musicalement au top. Tout le long de Mouffetard des familles et beaucoup d’enfants avec des bombes cotillon et des teintures de cheveux. Des petites buvettes qui rappellent le sud, les férias, l’été, les vacances… ah, les vacances… Mais ce fut surtout l’occasion de ripailler, et de reprendre un apéro parce que quand même s’agissait pas de se laisser abattre. Devant nous quelques groupes plein d’énergie massacraient gentiment des standards français et anglo-saxons, nous permettant de ponctuer le repas d’un jeu visant à reconnaître le morceau qui émergeait des premières gouttes de pluie. Je chante les instruments et les hommes, mais il faut bien admettre que pour le moment les instruments eux n’étaient pas très chantants. En chemin dans le quartier latin, quelques spécimens réjouissants toutefois dont des champs sur le parvis de Saint Etienne du Mont. A quelques mètres des groupes métal de la rue Soufflot, des chants religieux style scouts : cette proximité a bien quelque chose de drôle et d’incongru qui fait le charme de la fête. Pas tant qu’il y en ait pour tous les goûts, mais que ceux-ci se rencontrent directement dans la rue, se côtoient ne fût-ce que ce jour là. Mais quelle déception néanmoins : ce quartier qui avait suscité en moi les premiers émois de cette fête il y a quelques années me parut alors fade et convenu. Espoir vite déçu : des gens sont aperçus sortant du Luxembourg, et le souvenir des concerts dans le Palais nous revient. On fonce vers l’entrée, mais déboires : le concert se finit, et ne reprendra plus de la soirée. J’ai beau aimer le classique, la conclusion s’impose d’elle-même : l’année dernière les groupes et orchestres brésiliens avaient su mettre de l’animation et de la vie jusque plus tard quand même… Un Ennui morne se glisse entre nous et nous suit mollement dans notre descente vers Odéon…

Faut pas mollir, Molly !

Devant cette triste situation l’équipage se disloque peu à peu, et ses membres désarticulés commencent à se disperser. Mais les rescapés songent toujours que la nuit est belle encore, et prometteuse sûrement. Face à l’adversité ils plongent en direction de la Seine, et ô joie, sous un ciel doublement assombri, un premier moment de réel intérêt. De l’électro-jazz en pleine impro, joyeux, nerveux, ponctué même par un solo batterie, le plus souvent exercice peu gratifiant, mais là assez réussi. Ainsi l’espoir renonce à fuir vers le ciel noir, et malgré la pluie qui s’abat, nous continuons et tombons rapidement sur la seconde découverte de la soirée : sur le côté de l’Hôtel de la Monnaie, un bar ambiance sud-ouest, et devant une foule mouillée qui bouge au rythme de cuivres trempés. Deux ou trois fanfares sont présentes, les petits Roses face aux petits Blancs, pendant que les troisièmes éclusent à l’intérieur. Et ça bouge ! et ça vibre ! et ça reprend façon tonitruante pleins de standards ultras connus mais sur lesquels on n’arrive pas à remettre un nom du fait de la métamorphose opérée par le passage au mode « fanfare ». C’est l’occasion de prendre une jolie bière, histoire de se fondre dans le paysage et de se joindre à la liesse… Mais un voyage c’est des escales, la multitude des étapes, c’est repartir vers de nouveaux verres… heu nouvelles terres, enfin bref c’est changer l’horizon. Ce fut dur de renoncer à ces lotos à base de houblon et tromblon, mais à force de persuasion mutuelle nous nous remîmes en route. Et là, ni une ni deux, c’est sur l’autre rive que nous décidons de poursuivre notre expédition. C’est par le pont des Arts qui nous franchissons le Styx, et cette rive droite, si terrifiante et mystérieuse s’offre alors à nous, ponctuée des bruits sourds des djembés, montant des quais en contrebas, où se dessinent les formes d’ombres titubantes certainement déjà prisonnières des royaumes infernaux. Mais miracle, alors que nous accostons sur ces rives nouvelles, quelque âme charitable, mais néanmoins commerçante, propose au voyageur intrépide d’emporter avec lui des réserves de cette ambroisie appelée champagne. Ainsi, ne pouvant manquer ce patronage dionysiaque, c’est le cœur fortifié et le portefeuille allégé nous nous mettons en route vers le Palais de Minos, seigneur des lieux, vers le Palais Royal donc…

Descente aux enfers

Et là surprise : après avoir fendu la foule, nous être approchés, je crois reconnaître une voix familière, mais qui chante des chansons que je ne connais pas, avec une intonation que je connais pas non plus. C’est le fils de mon idole d’enfance qui chante : Arthur H ! Dont le timbre avait puissamment évoqué en moi le souvenir de son père Jacques qui berçait tous mes trajets de voiture enfant, et plus tard aussi… Je me laissais longtemps bercé dans ce bain mnésique, mais il fallu bien repartir, et heureusement pour nous mes compagnons n’étaient pas aussi sensibles au charme de ma nouvelle sirène enrouée, et étaient davantage préoccupés par la douche qui redoublait d’intensité. A la merci d’un lieu sans protection, nous repartîmes donc. Quelques échos lointains, amusants le long du chemin qui nous mène au Ventre de Paris. Des compositions personnelles touchantes et amusantes parfois. Puis un havre se présente : une enseigne superbe, le paradis sur terre pour moi ! Jamais n’avait mieux était représenté mon idéal en quelques lettres sur une devanture : « viandes et champagnes » ! Ce fut notre Calypso, d’autant que devant jouait un groupe de rock délirant, vieilles fringues 80, perruques blondes sur la tête, hurlant et riant avec les pochtrons qui accompagnaient leur prestation. En écoutant « Antisocial tu perds ton sang-froid » je redevins bouillonnant, retrouvai des émois lointains et passés, échos déformés d’une période de ma vie oubliée. La fièvre me montait. La pluie et le sang battaient mes tempes au rythme grisant de ces beugleries, et ce qui devait arriver ne manqua pas d’arriver. J’avais bien mouillé la chemise à n’en pas douter, et tout pantelant je me dis qu’il était temps de me reprendre, ainsi que la route, car quelque part Ithaque m’attendait, et son appel se faisait à présent plus fort que jamais.

Remontée vers Ithaque

En face de l’antre de cette Calypso s’étant révélée Circé, et m’ayant passablement changé en pourceau, Saint Eustache qui m’a toujours fascinée par ses proportions terrifiantes. Sa silhouette se détachait de l’autre côté de ce jardin qui n’en est pas un, et dont le seul intérêt réside dans les noms attribués à ses allées. Des chants se font peu à peu entendre à mesure que nous approchons, et nous décidons d’entrer afin d’attendre que le climat redevienne suffisamment clément pour nos membres fatigués. Comme plusieurs lieux vus au cours de la soirée, nous arrivons quand cela se finit. Mais les pièces que l’on entendit m’ont séduites à la fois pour elles-mêmes, mais aussi pour le contraste violent créé avec le groupe précédent. C’est définitivement cela que j’aime dans cette fête ! Cet inévitable heurt des sons et des styles, ce permanent basculement de Charybde en Scylla, toujours plus séduisant et enivrant pour qui se livre au jeu. Avant un final très religieux, le chœur entame un morceau improbable, qualifié de « baroque » je crois, et que je crois d’abord dû uniquement aux effets des vapeurs éthyliques qui imbibaient ma personne, avant de devoir me rendre à l’évidence : les chanteurs, si impeccablement et solennellement vêtus poussent de petits cris indistincts qui s’apparentent davantage à des bruits d’animaux qu’à des paroles humaines. Cet enchaînement déstructuré et terriblement polyphonique m’enchanta. Mais il était temps de véritablement songer au retour. Le trouble et le sommeil nous gagnaient, et la conscience même de ce trajet m’échappe à présent. Sinon que peu avant Ithaque, dans le tumulte encore perceptible au loin, a émergé une vielle chanson qui m’a hanté toute la nuit durant et mon sommeil avec. « Lucy in the Skyyyy with Diiiiamonds ! Lucy in the Skyyyy with Diiiiiamonds! Aaaaaahhhh! Aaaaaaahhh! » Cet air, et ces paroles cryptées qui ne manquaient pas d’évoquer mon état même, tout sauf lucide, mais musical définitivement, m’accompagnèrent et me bercèrent jusqu’à mon lit, alors que les yeux rivés vers un ciel noir désormais apaisé, le cœur léger et les jambes épuisées, la nuit dans un gémissement s’enfuit indignée sous les ombres.

Posté par seleniel à 17:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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