Le pavillon des fous

Le but est simple: vous donner envie de découvrir ce dont nous vous parlons ! Bonne lecture !

09 novembre 2006

Un hanneton dans le plafond

Un blog, c’est aussi raconter sa vie. Pas seulement ce qu’on voit, lit ou écoute, mais aussi globalement tout ce qu’on fait. Dans le registre généralo-nombriliste voici donc un repas fait cette semaine. C’est parti d’un déjeuner dans un café avec deux amies. J’en vois une passer à l’autre un copieux pavé intitulé Testicules, traitant aussi bien de l’histoire de la représentation desdits Petits Témoins que de la manière de les assaisonner. Il n’en fallait pas plus pour aiguillonner ma curiosité et je les entreprends sur le sujet. Elles m’expliquent qu’elles ont eu l’idée de faire un repas axé sur les tabous en cuisine : aussi bien tabous psychologiques (ne pas manger telle ou telle partie d’un animal, en l’occurrence le peu de succès que rencontrent habituellement les abats et en particulier les parties génitales des bêtes) que culturels (volet initions-nous aux cultures exotiques et orientales, est-ce que les insectes c’est bon, au pire on sera paré pour Fear Factor ou Koh Lanta avec en plus la satisfaction d’œuvrer pour la planète, y a pas plus écolo comme démarche que de se nourrir de ces bestioles). Leur souci est que dans le menu il manque un dessert. Je leur soumets une proposition, elles sont emballées, on en rigole pendant tout le déjeuner, et puis j’oublie. Et là, brusquement, je reçois un mail : le dîner est pour cette semaine, les rognons blancs commandés, et, faute de criquets et sauterelles car ce n’est pas la saison, des hannetons blancs ont été extrait d’un compost familial afin de garnir le sac à provision…

Adieu, jolis rognons…

Un repas tabou, ça veut dire évidemment quelques ratés. On affronte ses résistances, son inconscient, et celui-ci ne manque pas de profiter de la moindre occasion pour vous trahir. De mon côté, dans la préparation du dessert, j’avais réservé un jus de macération qu’il me fallait récupérer, et que j’ai bien entendu balancé « oubliant » de glisser le bol destiné à récupérer le précieux nectar sous la passoire. Ce qui m’a conduit à en refaire un autre au dernier moment. (Teasing immense sur la nature du dessert : il vous faudra affronter l’ensemble du repas pour la découvrir…) Notre hôtesse, elle, avait commandé les rognons blancs à son boucher. Le commerçant, ravi de relancer la filière des testicules d’agneau profitait de l’événement pour faire de la réclame à ses autres clients. Mais il fallait venir chercher les abats le samedi, la boutique étant fermée les dimanche et lundi. Oubli, et les rognons blancs se retrouvèrent à pleurer seuls tout le week-end dans la sinistre chambre froide du charcutier… Et pas moyen d’en trouver d’autres ailleurs le lundi : ça ne fait pas partie des achats classiques que l’on peut faire à tout moment. Il a fallu donc improviser…

Pas piqué des hannetons…

Mais il y avait d’abord une entrée à consommer, ou plutôt un amuse-bouche à découvrir. C’est là que les larves de hannetons, aussi appelées vers blancs, entrent en scène. Pour rester dans le registre insecte, un apéritif avait été apporté : le Mescal. Je n’en avais jamais bu, et je fantasmais sur ce nom qui m’évoque Henri Michaux, et son travail aussi bien poétique que pictural lié à la mescaline. Mais le choix de cette boisson ne relevait pas de telles préoccupations littéraire, esthétique ou hallucinogène,  mais du fait qu’au fond du liquide jaune à l’aspect médicamenteux, sorte de simili tequila, reposait, gisant, un ver blanchi par l’alcool (à moins que ce fut là encore son teint naturel). Pendant que nous restions perplexe devant la bouteille et son habitant surprise, ou plutôt son couple d’habitants, car, ô chance, nous avions droit à une erreur d’embouteillage et un deuxième vers s’était joint au premier, en cuisine, un drame se nouait autour de la préparation des hannetons. Sortis de la congélation qui devait les préserver, certains insectes avaient viré du blanc au noir, mauvais présage pour plusieurs d’entre nous. Jetés dans la poêle nos hannetons explosèrent pour la plupart. L’explication de la couleur apparut : les bestioles rendaient la terre contenue dans leurs viscères. Pestant contre les autorités en entomologie consultées et qui jamais n’avaient évoqué le fait de faire dégorger les insectes avant de les cuisiner, nous dûmes nous rabattre sur quelques survivants, à peine un par personne, qui, assaisonnés, se présentèrent devant nous. Quelques hésitations plus tard, le hanneton croquait sous la dent avec un goût tout d’abord de grillé (normal vu la cuisson), ensuite une saveur d’amande amère intéressante (faudrait creuser l’assaisonnement en conséquence), et enfin une forte note de terre pas sympa du tout du tout, vraisemblable résidu du défaut de préparation évoqué plus haut… La première épreuve de la soirée, et la pire pensions-nous, était passée, et c’est confiants et réconfortés que nous passâmes à la suite, non sans que quelques uns d’entre nous ne soient allés vers différents lavabos cracher les restes des gentilles larves qui décidemment n’étaient pas leur truc, ah ça non vraiment pas, mais qu’est-ce que c’est donc que ce repas…

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larves_hanneton

j'ai failli mettre une photo de moi avalant la bestiole, mais je me suis dit que les trois photos suivantes combinées illustraient tout autant ma personne...

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Fuite des cerveaux, sauce au citron

Pour remédier à l’absence des rognons blancs, une frénésie s’était emparée des cuisiniers, et une multitude de mets nous attendaient en remplacement. L’entrée était d’abord composée de museau de bœuf, classique du terroir mais typiquement le genre de truc que je n'achète jamais, ne commande jamais non plus au resto, que mes parents ne m’ont je crois quasiment jamais fait et que je n’avais donc presque jamais eu l’occasion de goûter. Les plus hostiles aux hannetons trouvèrent là de quoi se régaler. Une entrée chaude suivit immédiatement avec de la cervelle d’agneau. Cela faisait plus de 20 ans que je n’avais pas mangé de cervelle. Notre hôtesse nous raconta que son boucher lui avait dit qu’il fallait d’abord les décortiquer, chose que je n’avais jamais vu faire. Il me semblait, ainsi qu'à d'autre, que saisies à la poêle, les cervelles se dépiautaient d’elles-mêmes. Notre hôtesse maudit donc son boucher de substitution. Nous avions ainsi normalement chacun un lobe poché puis grillé. J’ai redécouvert le met avec plaisir, la cervelle ayant un goût, surprise!, de poisson dont je ne me souvenais pas du tout. Quelques âmes sensibles renoncèrent pourtant assez vite, malgré l’utilisation du jus de citron pour relever la cervelle, et se rabattirent sur les monceaux de riz violet (?) préparés.

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cervelle

je pense donc je suis... pas dans mon assiette!!...

Dans le cochon, tout est bon

Déjà repus, passablement éméchés par le vin rouge censé faire passer le tout, il nous restait encore à affronter le plat de résistance qui s’est rapidement révélé être triple. Je protestais faiblement contre la nature pantagruélique du repas, mentionnant le fait que je n’avais pas compris qu’il y aurait ainsi pléthore de mets. Alors que je pensais en avoir fini et pouvoir passer en cuisine pour mon dessert, trois plats se matérialisèrent à l’insu de mon plein gré, amas inidentifiables de chairs disparates. Et c’est fièrement que fut annoncé que nous nous trouvions là en présence, respectivement, de pieds, de langues et d’oreilles de cochon. Le pied de cochon fut vite évacué : seul le bout nous avait été refilé, et il n’y avait rien à manger dedans. Le spécialiste du pied de cochon présent parmi nous nous ôta donc par cette remarque la peine de devoir batailler vainement avec une bête rétive et avare. La langue elle s’est avérée être excellente. Ce fut pour moi la bonne surprise de la soirée, la découverte inattendue, très loin des souvenirs terrifiés que j’avais de la langue de bœuf façon cantine, veineuse et dégoûtante. La lange de porc m’est apparu comme un met très fin, dont l’aspect évoque le foie, mais dont la texture et le goût sont très différents, beaucoup plus doux et subtiles. Les oreilles en revanche n’ont pas remporté auprès de moi un franc succès. L’amateur de pied de cochon a bien essayé de les manger avec une vinaigrette pour leur donner un peu de saveur, mais la façon de les consommer qui implique de gratter la chair le long du cartilage, ou de sucer le morceau ne m’a pas des masses convaincu. Ni le fait de manger le cartilage avec comme on m’a dit que certains amateurs faisaient, feignasses barbares selon moi après expérimentation.

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Oreilles_et_langue_de_porc

Langues à gauches, oreilles à droite: et ça papote, et ça papote...

Entremet et boisson

Au bord de l’apoplexie, et alors que je commençait à mobiliser mes forces en vue d’aller préparer le dessert, on nous annonce qu’il y aura un entremet et une boisson spéciale dont il faudra deviner les ingrédients, mais dont la préparation demande quelques moments de patience. Notre hôte propose de nous faire voir une séquence de School Rumble qu’il jugeait totalement d’à propos, séance de dégustation au sein du lycée tournant au cauchemar culinaire pour l’un des héros. Nous guettant derrière nos rires, l’entremet nous attendait, perfide et anonyme lui aussi, et dont il fallait découvrir la nature. Il se présentait sous la forme d’un gelée noire, pour moi sans aucun goût, mais avec une très forte odeur de foin ou de réglisse (mais j'ai dû être influencé par la couleur). Il s’agissait en fait de « grass jelly », truc asiatique à base d’un herbe proche de la menthe si j’ai bien compris. Très très bof… La boisson elle était beaucoup plus intéressante. D’une belle couleur rouge ambrée, on identifia rapidement le rhum et un vin blanc liquoreux. Peu après quelqu’un remarqua la note de thé. Et enfin l’on comprit que le rouge était dû à la présence de Porto dans le liquide. La boisson était servie chaude à la manière d’un grog : très très agréable.

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Grass_jelly

Grass Jelly: absence de goût, absence de texture, absence d'intérêt, et absence de couleur: un tout cohérent finalement.

D'olive en polochon

Vint enfin le temps du dessert préparé par mes soins. Il s’agit d’une glace à l’olive : une base de glace vanille normale, des olives noires mixées en tout petits morceaux et macérées dans un jus d’armagnac légèrement sucré et incorporées dans la glace, des blinis trempés dans le jus de macération et garnis de ce qui reste des olives mixées. Le tout nappé d’un filet d’huile d’olive très léger si l’on en a une bonne, ce qui n’était pas notre cas ce soir là, on s’est donc abstenu de flinguer la glace. Alors que je m’attendais à pas mal de réticences (généralement quand je parle de glace à l’olive tout le monde fuit), la glace à plutôt plu. Et pour célébrer la fin de ce terrible repas nous trinquâmes sur une eau de vie de prune maison en guise de digestif. Pour moi ce fut l’élément qui vint m’achever. Conscient (enfin c’est pas exactement le bon terme, mon métabolisme fonctionnant plus alors à l’instinct ou au réflexe) des limites que je venais d’atteindre, je saluai la compagnie, descendis dans la rue un bocal plein de bébés phasmes sous le bras (on m’en avait confié le transport, mais ça c’est une autre histoire), et attrapai un taxi pour rentrer chez moi et m’étaler misérablement sur mon lit, tête et estomac geignant, mais au cœur la ridicule mais néanmoins jouissive fierté d’avoir ri de ces démons culinaires au cours d’une soirée où l'on tenta de changer des supplices en délices.

Posté par seleniel à 11:12 - Fait divers & variés - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


02 juillet 2006

We are the... what ?

Imaginez… imaginez une soirée de début d’été (oui ça rime, et non c’était pas fait exprès !). Il fait une chaleur étouffante, même à 21h, et vous ne rêvez que de vous retrouver sur une plage déserte, les pieds dans l’eau et une petite brise tiède qui riderait la surface de la mer….

Le hic ?! Vous êtes en plein Paris, métropole bruyante et pleine de monde, il n’y pas un pet de vent, la mer est à quelques centaines de kilomètres et vous n’avez vraiment, mais vraiment pas envie d’aller vous tremper les pieds à paris-plage.

Alors pour passer le temps, vous bouquinez, vous surfez sur le net (à défaut de le faire sur les vagues) et vous essayez de garder votre décence tout en portant les vêtements les plus légers possibles.

Vous êtes en vacance en ce moment, votre père et votre sœur sont absent et vous vous retrouvez donc seul(e) à crever de chaud avec votre mère qui, débarrassée de la moitié de la famille, s’est clairement mise en mode « démissionnaire ».

Le ciel est encore très clair et le mercure n’est toujours pas retombé, ce n’est donc que lorsque vous jetez un œil à l’horloge électronique en bas à droite de votre écran que vous prenez conscience qu’il serait grand temps de dîner. Le frigo étant malheureusement plus désertique que l’antarctique privé de pingouins, vous prenez un peu d’argent et, les mains dans les poches, vous décidez d’aller chercher une ou deux pizzas, à l’Italien du coin de la rue.

La ville semble étrangement déserte pour une si belle soirée ; il n’y a presque personne dans les rues et peu de voitures, par contre, les bars et restaurants sont bondés. Ca doit être l’heure du dîner que voulez-vous….

Vous entrez chez l’Italien et vous vous installez sur un tabouret, au bar, juste en face du pizzaiolo. Vous adorez cette place, par ce que vous pouvez voir le cuisinier préparer la pâte, mettre chaque ingrédient et enfariner son plan de travail pour éviter que ça ne colle. Vous-vous sentez un peu comme un inspecteur des travaux finis, près à réagir au quart de tour s’il ne met pas assez de champignons à votre goût.

Dans la salle, personne n’a fait attention à vous, bizarrement tous les regards sont dirigés de l’autre coté de la pièce, et tous, clients comme serveurs, semblent attendre quelque chose.

Sans faire vraiment attention, vous passez votre commande : une calsone et une quatre saisons s’il vous plait ! Bah oui, une pizza par personne, c’est vrai que ça fait beaucoup mais vous et votre mère n’avez pas les même goûts.

Pendant que le cuisinier, que vous avez arraché à sa contemplation, s’occupe de votre dîner, vous en profitez pour jeter un coup d’œil à ce qui retient l’attention de tout le restaurant.

C’est une petite télé, posée bien en vue sur une étagère.

Tout le monde attend et écoute, fasciné, les commentaires de deux présentateurs qui se cherchent des noises en direct, de façon particulièrement sournoise. A coté de vous un couple d’asiatiques discutent en fixant l’écran, semblants très concernés par ce que racontent les speakers.

Un peu interloqué(e), vous reportez votre regard sur le chef qui, tout à son travail, essaie quand même de jeter un coup d’œil de temps en temps au poste ; un groupe de fillettes, occupées à jouer à la marelle dehors, s’approche pour vérifier qu’il ne s’est rien passé de grave pendant leur absence.

Vous observez quelques secondes l’écran : là, tout de suite, on voit une troupe de personnes peinturlurées qui chantent, en se tenant bras-dessus bras-dessous et en sautillant en face de la caméra. Ca vous rappelle un documentaire que vous avez vu sur les indigènes d’Indonésie, sauf que les indigènes n’étaient pas sponsorisés par Bouygues télécoms.

Quoi qu’il en soit, la scène doit avoir duré plus longtemps que vous ne le pensiez, et le cuisinier vous tend déjà deux boites de carton d’où s’échappe une bonne odeur de sauce tomate. Vous réglez et vous dites bonsoir, puis sautez de votre tabouret pour rentrer doucement chez vous.

Les rues sont toujours aussi désertes, il n’y a aucun badaud, à part un groupe de touristes Anglais qui se prennent en photo en face d’une boulangerie, ils ont l’air un peu triste mais vous ne faites pas attention.

Vous êtes presque arrivé(e) chez vous quand soudain, de façon totalement inattendue, une grande clameur déchire le silence. Là, dans la ville, partout autour de vous, tout le monde pousse des hurlements de joie : dans les bars, dans les restaurants, chez l’Italien, dans les immeubles, par les fenêtres ouvertes, tout le monde pousse des cris d’allégresse, même les petites filles qui jouaient à la marelle… tout le monde…  sauf vous peut-être, qui vous contentez de sourire, et le groupe des touristes Anglais, qui ont vraiment l’air un peu pommés.

Vous rentrez chez vous et posez les pizzas sur la table pour commencer à manger avec votre mère, en bavardant et en écoutant les rumeurs d’excitation des voisins dans la cour.

Soudain, le téléphone sonne, vous vous levez et allez décrocher.

«    -     Allô !?

-         Coucou ! C’est ton père ! Ca va bien ?

-         Oui très bien, et vous ?

-         On fait aller, un peu chaud mais ça va… Qu’est ce que je veux dire… Là on est au restau, ça t’embêterait de nous donner le score ?

-         Je sais pas vraiment je regarde pas, mais vu les hurlements, on doit mener 1 à 0 ou quelque chose comme ça.

-         Ok, merci beaucoup ! Bon, bah gros bisou à toi et à ta mère, à plus ! »

Vous raccrochez et retournez à table, ça fait rire votre mère cette conversation, « il est gonflé » qu'elle dit.

En attendant vous, vous finissez votre repas et vous débarrassez la table avant de prendre un bouquin.

Vous allez pas aller vous coucher tout de suite après tout…

Ce n’est que plus tard, quand vous aurez entendu un tonnerre d’applaudissements et de hurlements, quand la tension sera complètement retombée pour laisser place à l’allégresse, quand vous aurez entendu éclater les feux d’artifice à défaut de les voir, que des voitures seront passé à plein gaz devant chez vous en klaxonnant et qu’une rumeur de fête s’élèvera dans tout le quartier que vous irez enfin dormir, de bonne humeur.

Après tout, vous n'allez pas dire le contraire, Paris, un soir de match de coupe du monde, c’est vraiment marrant… même quand on n'aime pas le foot.

GB

Posté par Grenouille bleue à 23:45 - Fait divers & variés - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 juin 2006

La fête de la musique, de la pluie et de l’alcool

Instrumenta virumque cano

Je chante les instruments et les hommes. Et d’abord battre le rappel. Que se retrouvent les membres de cette expédition nocturne et bruyante. Donc apéro en guise de happeau : ah le doux ruissellement de l’alcool dans le verre, et le tintement des verres qui s’entrechoque et qui ouvre glorieusement le voyage. On a donc roulé lourdement en bas des escaliers avant d’entamer la longue ascension de la Mouff. L’objectif était clair : se restaurer vers l’estrapade, pour commencer sur de bonnes bases et partir rassasiés. L’ambiance était chouette à défaut d’être musicalement au top. Tout le long de Mouffetard des familles et beaucoup d’enfants avec des bombes cotillon et des teintures de cheveux. Des petites buvettes qui rappellent le sud, les férias, l’été, les vacances… ah, les vacances… Mais ce fut surtout l’occasion de ripailler, et de reprendre un apéro parce que quand même s’agissait pas de se laisser abattre. Devant nous quelques groupes plein d’énergie massacraient gentiment des standards français et anglo-saxons, nous permettant de ponctuer le repas d’un jeu visant à reconnaître le morceau qui émergeait des premières gouttes de pluie. Je chante les instruments et les hommes, mais il faut bien admettre que pour le moment les instruments eux n’étaient pas très chantants. En chemin dans le quartier latin, quelques spécimens réjouissants toutefois dont des champs sur le parvis de Saint Etienne du Mont. A quelques mètres des groupes métal de la rue Soufflot, des chants religieux style scouts : cette proximité a bien quelque chose de drôle et d’incongru qui fait le charme de la fête. Pas tant qu’il y en ait pour tous les goûts, mais que ceux-ci se rencontrent directement dans la rue, se côtoient ne fût-ce que ce jour là. Mais quelle déception néanmoins : ce quartier qui avait suscité en moi les premiers émois de cette fête il y a quelques années me parut alors fade et convenu. Espoir vite déçu : des gens sont aperçus sortant du Luxembourg, et le souvenir des concerts dans le Palais nous revient. On fonce vers l’entrée, mais déboires : le concert se finit, et ne reprendra plus de la soirée. J’ai beau aimer le classique, la conclusion s’impose d’elle-même : l’année dernière les groupes et orchestres brésiliens avaient su mettre de l’animation et de la vie jusque plus tard quand même… Un Ennui morne se glisse entre nous et nous suit mollement dans notre descente vers Odéon…

Faut pas mollir, Molly !

Devant cette triste situation l’équipage se disloque peu à peu, et ses membres désarticulés commencent à se disperser. Mais les rescapés songent toujours que la nuit est belle encore, et prometteuse sûrement. Face à l’adversité ils plongent en direction de la Seine, et ô joie, sous un ciel doublement assombri, un premier moment de réel intérêt. De l’électro-jazz en pleine impro, joyeux, nerveux, ponctué même par un solo batterie, le plus souvent exercice peu gratifiant, mais là assez réussi. Ainsi l’espoir renonce à fuir vers le ciel noir, et malgré la pluie qui s’abat, nous continuons et tombons rapidement sur la seconde découverte de la soirée : sur le côté de l’Hôtel de la Monnaie, un bar ambiance sud-ouest, et devant une foule mouillée qui bouge au rythme de cuivres trempés. Deux ou trois fanfares sont présentes, les petits Roses face aux petits Blancs, pendant que les troisièmes éclusent à l’intérieur. Et ça bouge ! et ça vibre ! et ça reprend façon tonitruante pleins de standards ultras connus mais sur lesquels on n’arrive pas à remettre un nom du fait de la métamorphose opérée par le passage au mode « fanfare ». C’est l’occasion de prendre une jolie bière, histoire de se fondre dans le paysage et de se joindre à la liesse… Mais un voyage c’est des escales, la multitude des étapes, c’est repartir vers de nouveaux verres… heu nouvelles terres, enfin bref c’est changer l’horizon. Ce fut dur de renoncer à ces lotos à base de houblon et tromblon, mais à force de persuasion mutuelle nous nous remîmes en route. Et là, ni une ni deux, c’est sur l’autre rive que nous décidons de poursuivre notre expédition. C’est par le pont des Arts qui nous franchissons le Styx, et cette rive droite, si terrifiante et mystérieuse s’offre alors à nous, ponctuée des bruits sourds des djembés, montant des quais en contrebas, où se dessinent les formes d’ombres titubantes certainement déjà prisonnières des royaumes infernaux. Mais miracle, alors que nous accostons sur ces rives nouvelles, quelque âme charitable, mais néanmoins commerçante, propose au voyageur intrépide d’emporter avec lui des réserves de cette ambroisie appelée champagne. Ainsi, ne pouvant manquer ce patronage dionysiaque, c’est le cœur fortifié et le portefeuille allégé nous nous mettons en route vers le Palais de Minos, seigneur des lieux, vers le Palais Royal donc…

Descente aux enfers

Et là surprise : après avoir fendu la foule, nous être approchés, je crois reconnaître une voix familière, mais qui chante des chansons que je ne connais pas, avec une intonation que je connais pas non plus. C’est le fils de mon idole d’enfance qui chante : Arthur H ! Dont le timbre avait puissamment évoqué en moi le souvenir de son père Jacques qui berçait tous mes trajets de voiture enfant, et plus tard aussi… Je me laissais longtemps bercé dans ce bain mnésique, mais il fallu bien repartir, et heureusement pour nous mes compagnons n’étaient pas aussi sensibles au charme de ma nouvelle sirène enrouée, et étaient davantage préoccupés par la douche qui redoublait d’intensité. A la merci d’un lieu sans protection, nous repartîmes donc. Quelques échos lointains, amusants le long du chemin qui nous mène au Ventre de Paris. Des compositions personnelles touchantes et amusantes parfois. Puis un havre se présente : une enseigne superbe, le paradis sur terre pour moi ! Jamais n’avait mieux était représenté mon idéal en quelques lettres sur une devanture : « viandes et champagnes » ! Ce fut notre Calypso, d’autant que devant jouait un groupe de rock délirant, vieilles fringues 80, perruques blondes sur la tête, hurlant et riant avec les pochtrons qui accompagnaient leur prestation. En écoutant « Antisocial tu perds ton sang-froid » je redevins bouillonnant, retrouvai des émois lointains et passés, échos déformés d’une période de ma vie oubliée. La fièvre me montait. La pluie et le sang battaient mes tempes au rythme grisant de ces beugleries, et ce qui devait arriver ne manqua pas d’arriver. J’avais bien mouillé la chemise à n’en pas douter, et tout pantelant je me dis qu’il était temps de me reprendre, ainsi que la route, car quelque part Ithaque m’attendait, et son appel se faisait à présent plus fort que jamais.

Remontée vers Ithaque

En face de l’antre de cette Calypso s’étant révélée Circé, et m’ayant passablement changé en pourceau, Saint Eustache qui m’a toujours fascinée par ses proportions terrifiantes. Sa silhouette se détachait de l’autre côté de ce jardin qui n’en est pas un, et dont le seul intérêt réside dans les noms attribués à ses allées. Des chants se font peu à peu entendre à mesure que nous approchons, et nous décidons d’entrer afin d’attendre que le climat redevienne suffisamment clément pour nos membres fatigués. Comme plusieurs lieux vus au cours de la soirée, nous arrivons quand cela se finit. Mais les pièces que l’on entendit m’ont séduites à la fois pour elles-mêmes, mais aussi pour le contraste violent créé avec le groupe précédent. C’est définitivement cela que j’aime dans cette fête ! Cet inévitable heurt des sons et des styles, ce permanent basculement de Charybde en Scylla, toujours plus séduisant et enivrant pour qui se livre au jeu. Avant un final très religieux, le chœur entame un morceau improbable, qualifié de « baroque » je crois, et que je crois d’abord dû uniquement aux effets des vapeurs éthyliques qui imbibaient ma personne, avant de devoir me rendre à l’évidence : les chanteurs, si impeccablement et solennellement vêtus poussent de petits cris indistincts qui s’apparentent davantage à des bruits d’animaux qu’à des paroles humaines. Cet enchaînement déstructuré et terriblement polyphonique m’enchanta. Mais il était temps de véritablement songer au retour. Le trouble et le sommeil nous gagnaient, et la conscience même de ce trajet m’échappe à présent. Sinon que peu avant Ithaque, dans le tumulte encore perceptible au loin, a émergé une vielle chanson qui m’a hanté toute la nuit durant et mon sommeil avec. « Lucy in the Skyyyy with Diiiiamonds ! Lucy in the Skyyyy with Diiiiiamonds! Aaaaaahhhh! Aaaaaaahhh! » Cet air, et ces paroles cryptées qui ne manquaient pas d’évoquer mon état même, tout sauf lucide, mais musical définitivement, m’accompagnèrent et me bercèrent jusqu’à mon lit, alors que les yeux rivés vers un ciel noir désormais apaisé, le cœur léger et les jambes épuisées, la nuit dans un gémissement s’enfuit indignée sous les ombres.

Posté par seleniel à 17:54 - Fait divers & variés - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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