Le pavillon des fous

Le but est simple: vous donner envie de découvrir ce dont nous vous parlons ! Bonne lecture !

23 octobre 2006

Little Miss Sunshine

Trop longtemps après sa sortie, et juste avant qu’il ne quitte les salles, quelques mots sur ce film plus qu’étonnant, frais, drôle, émouvant, acide et extrêmement fin. Comme souvent dans les films (ou séries) américains on part du cliché pour explorer la nuance (quand en France, gros malins que nous sommes, on se vautre plus volontiers dans la démarche inverse). Démonstration exemplaire et flamboyante dans ce film, à aller voir de toute urgence avant qu’il ne disparaisse tout à fait des salles obscures, avant de réapparaître misérable chez votre loueur de dvd.

.

affiche

Superfreaks

D’emblée le générique attrape le spectateur : des images de miss passées en boucle, une gamine fascinée. Puis une musique qui enlève tout ça et qui montre un homme soliloquant sur les statuts de winner et de looser face à une salle désespérément désertée, un ado (en crise, mais c’est un synonyme) en quête de dépassement physique afin de devenir pilote de chasse et retranché depuis 9 mois dans un silence qui se veut un hommage vibrant à Nietzsche, un vieux un peu baba se faisant un rail de coke, et enfin un femme au volant d’une voiture, partie cherché son frère à l’hôpital suite à une tentative manquée de suicide, avant de ramener de quoi nourrir sa petite famille. Les personnages sont plantés immédiatement, chacun confrontés à leurs limites, à leur faiblesse ou névrose que l’on peut autrement, dans un monde moins rigide et dogmatique, nommer passion. Tous se retrouvent pour un dîner qui s’annonce explosif. L’élément perturbateur annoncé étant l’arrivée de Franck après son suicide raté, spécialiste numéro 1 de Proust auto-proclamé, noyé dans une dépression consécutive au départ de son jeune amant avec son rival universitaire. Face à lui, Richard, le père de famille qui voit en son beau-frère un magnifique contre-exemple, vante les mérites de son programme en 9 étapes devant convertir tout looser en winner, seul statut permettant de réussir dans la société américaine. Mais le film se trouve alors immédiatement dérouté par Olive, la fille de la famille. Récemment classée deuxième à un concours locale de miss pour enfant, elle s’entraîne à un numéro sous la direction de son grand-père. Au cours du dîner, la famille apprend que la numéro un doit déclarer forfait pour l’étape régionale en Californie. Le concours est pour le surlendemain, à plus de 1000 kilomètres de distance. Bon gré mal gré, tout le monde embarque dans un van branlant pour rallier le paradis de la beauté prépubère.

.

petit_d_j

Et un petit dèj' dans la bonne humeur, un!

La madeleine, c’est comme les gaufres, c’est un truc de looser

On se retrouve donc dans un film complètement hybride. A la fois road-movie, huis clos familial, comédie acide, le tout habilement saupoudré d’analyse psychologique et sociale. La succession des scènes censées faire avancer l’action, mettre les personnages aux prises, et rapprocher le van de sa destination sont toutes des trouvailles précieuses, qui sont en même temps comiques, émouvantes et intelligentes. Depuis le van lui-même qui doit passer outre les deux premières vitesses, condamné à être constamment en mouvement sous peine de s’arrêter définitivement, jusqu’ au motif du « color-blinded » qui met en lumière une vision du monde et ses conséquences en jouant à de nombreux niveaux lorsqu’il apparaît, tout fait sens dans l’intrigue, dans le film et dans le modèle social présenté. Le conflit qui est en fait représenté est bien celui de la famille lambda en but avec les exigences d’images et de performances de la société dans laquelle elle vit. Ne pouvant raisonnablement y répondre, mais immergée en son sein, il lui faut développer des stratégies pour y vivre. Soit par la rupture, soit par le fantasme, soit par la dénégation, soit par la fuite, le retrait du système. C’est cela qui constitue le drame du film, drame comique car les procédés de détournement de cette famille sont tous considérés avec une grande tendresse, évitant de sombrer jamais dans le pathétique. C’est une famille d’aspirants winners éliminés de la course avant même de l’avoir entamée, et qui hésitent encore entre s’accrocher aux illusions du modèle ou l’envoyer promener. Le film se construit donc petit à petit comme une célébration non pas de la différence, ce serait grossier pour une narration aussi fine, mais d’une diversité intrinsèque sur laquelle la société ne peut dénier indéfiniment, qui marque l’écart entre le rêve et la réalité, et qui montre la richesse même de cette réalité et la pauvreté de ce rêve formaté pour une collectivité. Un rêve commun quand un rêve ne peut jamais être qu’individuel.

.

dwayne_et_franck

Figures de Nieztche et Proust côte à côte... ou presque

Le surhomme était donc une fillette

Le film se dirige donc, avec cette famille, vers l’accomplissement du rêve d’un de ses membres, Olive. La fillette concourt pour le titre de miss, confrontée aux mêmes angoisses que les autres membres de la famille : peur de ne pas être à la hauteur, crainte de ne pas être la meilleure, de ne pas triompher. Mais c’est par elle que justement le dépassement de ce stade psychologique pourra avoir lieu. C’est son épreuve que tous les autres membres de la famille devront assumer avec elle. Le terme du film, et la fin très comique du concours des miss est bien l’occasion de mener le propos quelque part, de montrer une limite éprouvée, reconnue et outrepassée. Je n’entre pas dans le détail de cet dernier épisode pour ne pas gâcher le film, mais tout le jeu autour de ce qui est obscène et ce qui ne l’est pas, en fonction de l’intention du geste, est magistral. C’est dans ces derniers moments du film que s’explicitent le double parrainage jusque là humoristique de Proust et de Nietzsche. Si Franck explique à Dwayne le regard proustien sur le temps perdu et le temps retrouvé, et le statut de looser de Proust faisant de lui finalement un winner (lecture un peu « les derniers seront les premiers » de grand Marcel mais bon…), ce parrainage est plus globale : depuis l’idée de dépasser les clichés, les apparences, tout en livrant des vérités universelles sur les fonctionnement humains, jusqu’à cette idée même que c’est le temps perdu du parcours qui fait le sens du film lui-même, qui en forme la substance. Il ne s’agit pas seulement de discriminer bons et mauvais moments, et de leur attribuer un sens qui en modifie la valeur (principe proustien de retournement des souffrances errances en matériaux pour la transfiguration artistique), mais bien de mettre en scène une succession de délais, de temps perdu jusqu’au point d’arrivée qui revêtent finalement une importance plus grande que le temps passé au but fixé initialement. Little Miss Sunshine se nourrit de ces temps perdus, et la scène finale ne peut prendre sens que si elle devient elle aussi  temps perdu. Pour Nietzsche, outre le gag de voir un personnage muet lire Ainsi parlait Zarathoustra, la lecture est plus ambiguë puisque ce mythe du surhomme, si souvent détourné justement dans des modèles de développement individuel dogmatique dont le programme en 9 points constitue un ersatz comique, le motif du dépassement d’un carcan collectif au profit d’un épanouissement autonome et libéré de conventions abstraites est bien le propos tenu par le récit. Mais ce motif se trouve détourné, sur un mode proprement parodique, car nous sommes dans une comédie avant tout, puisque c’est une fillette innocente, et valant par cela, qui fait exploser le système de l’intérieur et ressort de la déflagration aussi pure qu’auparavant. Et grâce à elle, nous spectateurs, ressortons de la séance enjoués, optimistes, hilares et émus à la fois. Petit exploit d’un film qui n’a pas de grandes prétentions mais qui fait plus que remplir son rôle de divertissement intelligent en se montrant fin et sensible.

.

les_miss

And the winner is...

Posté par seleniel à 12:16 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


19 octobre 2006

La Jeune fille de l’eau

Ca fait longtemps que je suis tenté de parler du dernier Shyamalan, et renonce par paresse, et par crainte, tant ce film m’a impressionné. Je prends donc mon courage à deux mains, et me lance enfin. Mais cette décision est due à un épisode récent de mon histoire personnelle que je m’empresse de vous communiquer, postulant d’emblée l’intérêt profond que le lecteur peut prendre à la découverte de ma trépidante et passionnante existence. Ainsi, voilà quelques week-ends en arrière, alors que j’étais en famille à la campagne dans un lieu où la télé ne passe pas (enfin si arte, mais bon…), je fus chargé d’amener des dvd histoire de rentabiliser le home-cinema fraîchement installé là-bas. Fourbe, et oublieux de la consigne, j’optais en catastrophe pour deux films à portée de main et d’envie : Signs et Le Village, tous deux de Shyamalan. Consternation lors de la découverte du choix proposé. On critiqua copieusement mon obsession quasi monomaniaque pour certains objets et la ténacité dont je faisais preuve en m’acharnant à toujours les proposer, ou plutôt les imposer à mon entourage. Je proposais un scrabble ou pire, un monopoly, si ça leur plaisait pas, et que de toute façon, c’était pas parce que c’était en gros la cinq ou sixième fois – huitième m’objecta-t-on pernicieusement – qu’on voyait un film qu’on s’en lassait, au contraire, il y avait là matière à développer un autre regard, à faire de justes trouvailles, étant donné qu’il était certain que la moitié de tels chef-d’oeuvre avait dû leur passer au-dessus de la tête. Par ailleurs conciliant, et afin d’aplanir les difficultés, je me dévouais pour servir à chacun un verre de génépi, constatant du même coup la nécessité prochaine à retourner se réapprovisionner du côté d’une station de sport d’hiver.

Le Village fut enfin choisi. Et sitôt commencé, je ne pus m’empêcher de commenter le rire de Noah dans les première scènes, lorsque la présence de ceux-dont-on-ne-doit-parler est mentionnée : rire de celui qui déjà sait que tout ceci n’est qu’une fable, qu’une comédie ; rire de l’innocent qui est le véritable éclairé, de l’idiot qui seul connaît la vérité, figure anticipé de l’aveugle qui guide la communauté dans les ténèbres. Après avoir essuyé quelques huées violentes, et des dénégations concernant ce que les ignorants ne se privèrent pas de nommer « mes élucubrations », je me rabattis sur mon verre, maugréant que de toute façon j’avais raison, qu’apparemment ça valait le coup de revoir le film puisque personne ne s’en souvenait. Et là, l’illumination me frappa. Nous en étions à la fin du film : l’héroïne sort de la forêt, et change de monde. Elle rencontre un homme qui va lui servir d’adjuvant. Il doit lui donner un remède, devient détenteur de son secret, la considère comme une créature fantastique, et lui fournit le moyen de rentrer chez elle, où son retour verra son assomption en tant que leader spirituel futur de la communauté. Ainsi, l’ensemble de La Jeune fille de l’eau m’apparut comme un développement direct de ce motif déployé à la toute fin du Village, film précédent du réalisateur. La cohérence de l’œuvre, et sa progression maîtrisée me stupéfièrent. C’est cela qui me motive aujourd’hui à présenter La Jeune fille de l’eau. (Ah, et puis aussi je me disais qu’il était temps que je me mette à parler cinéma sur le blog) (Ah également : mes titres sont très abusivement tiré d’Agamben, mais bon je leur trouve une pertinence sinon de fond du moins de force) (Ah, enfin: je présente et dissèque un peu; ça fait longtemps que le film est sorti, je m'épanche un peu, et puis comme c'est le grand film sorti jusqu'à présent cette année, je peux bien y passer un peu de temps; mais pas d'inquiétude: pas de spoils décisifs (enfin je crois)).

.

affiche

Magnifique ophélisation de l'héroïne.

Image recomposée, ou tout est imbriqué dans les moindres détails, mais totalement absente d'un film qui n'aura de cesse de lutter contre elle...Et déjà l'idée que le temps joue...

.

Enfance et histoire

Ce film se présente comme un conte pour enfant. Comme à son habitude, Shyamalan utilise des codes génériques : histoires de fantômes, de super héros, d’extra-terrestres, de monstres sylvains, et ici quasi conte de fées, avec une ondine dans le rôle principal. Ce contexte narratif est souligné plusieurs fois, puisque les codes de l’histoire pour enfants sont caricaturés à travers le critique de cinéma, mais aussi avec le nom de l’ondine, Story, ou encore les épisodes de narration indirecte proposés à travers la famille chinoise. L’héroïne doit accomplir une quête dans le monde des humains, se faire connaître de certains d’entre eux, trouver parmi eux les représentants de catégories d’adjuvants précis, et retourner dans son monde une fois sa tache accomplie. Les rôles que jouent les habitants de la propriété rappellent les archétypes des personnages de contes. On les retrouvent ans beaucoup d’études sur ce genre (je vous passe les structuralistes russes, mais bon, en gros ça part de Propp et Todorov). Un jeu s’installe donc autour de ces catégories : il faut les définir, et trouver leurs équivalent dans le groupe proposé. Les fonctions sont à attribuées, et des rôles sont à tenir. Les personnages se trouvent investis d’une mission, d’un autre rôle à tenir, par-dessus celui, inexistant en fait, qu’il avait originellement dans le film.

Ce décalage réflexif est d’abord emprunt d’un très fort humour, les personnages, banals, doutant de l’histoire dans laquelle ils sont embarqués. Ils décident de faire confiance à une jeune femme, potentiellement hystérique, dont les pouvoirs magiques restent totalement à prouver. Ils le font par bienveillance, par gentillesse. Ils se racontent à eux-mêmes une nouvelle histoire. Ils doivent faire l’épreuve de la redécouverte de leur statut d’enfant, distant, à réactiver, et de toutes les conséquence que cela implique.  Cette tonalité humoristique est relativement nouvelle chez Shyamalan. Jusque là l’humour était assez discret. Presque absent des deux premiers films, il commence à se diffuser dans Signs d’abord autour des enfants, puis un peu dans Le Village comme dans la scène de la déclaration d’amour de la sœur d’Ivy. Dans Lady in the Water le cadre quasiment parodique se déploie complètement, notamment avec le critique de cinéma qui tient un rôle tout à fait caricatural, mais dont la caricature même va faire sens. Il s’agit de monsieur Farber, dont le nom même indique son aspect besogneux, éloigné de toute poésie. On peut voir dans ce nom l’opposition entre l’être « vates », prophète, inspiré, et celui « faber », ouvrier, se tuant à la tâche. Ici le critique est bien celui qui a renoncé à l’enchantement du monde, celui pour qui la poésie n’est qu’assemblage et combinaison de règles, sans portée, sans discours, sans histoire finalement. Celui qui a définitivement renoncé à l’enfance, et donc à son pouvoir de parole, à sa capacité à raconter même. C’est bien cela que Shyamalan combat de manière comique : loin d’être cette revanche sur les critiques qui ne l’auraient pas compris, ce film montre qu’il est possible, en exhibant à outrance les codes narratifs que l’on utilise, de raconter une histoire dans laquelle le spectateur va se laisser prendre et emporter. Et cela en tenant en plus un discours sur le cinéma et la société. Montrer les ressorts de la poésie ne revient pas à y renoncer, au contraire. Cela en constitue juste une modalité renouvelée de son usage. Car ce film est bien ce qu’il annonce dès le début : un conte poétique, empruntant un ton léger, souvent drôle et décalé.

.

reflet

Une jeune fille privée de piscine, et qui, incapable de retourner de l'autre côté du miroir trompe sa peine avec un reflet. La surface reste impénétrable.

.

La communauté qui vient

Mais le propos se veut également dramatique. Comme dans toute histoire, l’héroïne court un danger. Celui-ci est personnifié par un monstre pelouse, gros chien aux yeux rouges et à la mâchoire intimidante. Cette bête est capable de se camoufler dans l’herbe en s’aplatissant afin d’attaquer sa proie sournoisement. S’il y a critique de la critique cinéma dans ce film, à mon sens c’est plutôt là qu’il faut en voir une image… Comme souvent chez Shyamalan, le monstre est à deviner. Il se cache, ou ne l’aperçoit que mouvant, dans des reflets, le plus souvent montré comme étant dans le contre-champ (et ce dès la première scène, parodie d’emblée de l’ensemble du film). Dans cette histoire, cette menace est un obstacle entre Story et son monde, un opposant qui l’empêche de rentrer chez elle. Dès lors, pour remédier à cet obstacle, le concierge qui a recueilli Story tente de constituer autour d’elle un communauté à même de l’accompagner et de la protéger. Ce principe d’une communauté fait écho au Village, mais semble en inverser le propos. D’une vision pessimiste il semble que l’on passe à une construction plus optimiste. La communauté qui se constitue se donne un but pratique, existe pour une tâche donnée, erre et cherche la justesse de ses fondements sans installer un fonctionnement arbitraire et trompeur. Elle devient elle-même quête, celle menée par le film finalement. La communauté relie donc des êtres quelconques auxquels la situation va donner un sens ou une fonction. Les limites posées par le modèle du Village, et que tout le film éprouvait, sont donc ici balayées : la construction se fait à tâtons, suivant les nécessités, et n’est pas imposée d’essence. Un modèle souple se substitue à un modèle rigide.

Mais derrière ce premier niveau de la communauté se dessine un hors-là du film à travers le personnage de l’écrivain. Derrière la communauté de l’immeuble se dessine celle d’un pays, d’une société. L’écrivain devient un maillon d’une chaîne de sens pour le devenir du monde. De la découverte du vaisseau dépend ainsi un double destin : celui de tous, et celui individuel de cet écrivain. Il y a là une figure messianique très affirmée. Ce motif est présent dans tous les films de Shyamalan : l’idée d’un guide pour une communauté est insistante chez le réalisateur. De plus, ce guide est soit lui-même caché, soit lié à une notion de sacrifice, direct ou indirect. Ces figures se superposent souvent, mais dans Lady in the Water cela se multiplie, se retrouve dans de nombreux personnages, comme diffracté en une multitude. Je ne ramènerai pas ça au discours de Shyamalan lui-même qui se présente comme figure messianique, mais cela insiste sur la croyance nécessaire à la fois à la construction de l’œuvre d’art et à la constitution de la communauté. Il faut un engagement sous forme de foi dans ce qui est à accomplir.

.

communaut_

C'est vrai, vue comme ça, elle a l'air d'une belle brochette de bras cassés cette communauté, mais bon...

Le temps qui reste

Il y aurait beaucoup à dire sur la ramification du grand thème de Shyamalan, à savoir la Frontière. Mais il est là directement mis en relation avec le procédé de la révélation. Il ne s’agit pas comme dans les précédents films de faire découvrir au spectateur quelque chose qui va bouleverser sa vision du film. Petit à petit Shyamalan abandonne cette facilité narrative. Mais de multiplier les découvertes presque anodines qui provoquent un sentiment permanent de révolution du regard. Il s’agit de creuser les apparences en permanence, d’aller sous la surface, et en ça l’image de la piscine voyant émerger une nymphe est éloquente, comme l'est tout le jeu autour des hors champs. Mais ce qui se dégage de tout cela est une communication entre cet avant et cet après de la révélation. Cela est manifesté par l’image des répercussions des actes accomplis dans un monde sur l’autre monde dans le film. Des univers communiquent dans l’espace comme des événements communiquent dans nos vies. Une sorte de conscience du temps s’installe, de son travail. Cela est perceptible à travers les phénomènes de génération dans le film, ou par l’évocation du travail du deuil de son passé ou même de son avenir. Les temps n’est pas à venir, il est infiniment présent. Il reste et s’impose comme tel, laisse des traces : souvenirs, phobies, contes oubliés…

Mais le temps est aussi celui de la narration, du film même. C’est le temps de l’histoire qui nous est présentée. Et la gestion du temps prolonge ici tout le travail de Shyamalan autour des flash-back, leur donnant un sens propre et non plus seulement dramatique de révélateur. Le montage de Lady in the Water m’a fasciné. Alors que l’on quitte Story pour son premier envol, nous la retrouvons éplorée dans une douche. L’ellipse est violente, la cohérence de la narration mise à mal. Nous ne découvrirons ce qui s’est réellement passé que plus tard, mais semble-t-il sans nécessité d’élucidation. Là encore le glissement d’un niveau à l’autre est comme gommé : deux scènes se suivent dans l’ordre du film, mais ne se suivent pas dans l’ordre de l’histoire. Le flash-back s’impose comme maladroitement. Il fait comprendre certains éléments, mais ils avaient eu le temps d’être déduits par le spectateur, et sa longueur fait qu’il déborde la simple fonction d’éclaircissement. Cette construction assez étrange se comprend je crois à la toute fin du générique. Dans un panneau, en guise de pirouette comique, Shyamalan reprend la parole et s’adressant à ses filles leur dit quelque chose comme « je la raconte encore une fois puis au lit ». En plus de réaffirmer sous forme de boutade d’univers de conte du film, cela précise le type de narration mimée, quasi orale. Il y a un conte et un conteur. Ce conteur tente de coucher ses filles sans succès. L’ellipse et le flash-back peuvent alors être compris, la première comme une tentative de la part du narrateur d’accélérer le récit pour coucher ses filles plus tôt, et le second comme le rappel des enfants qu’un épisode manque et u’il faut le raconter. C’est le statut même de ces procédés narratifs qui est mis là en lumière, en plus de toutes leurs autres fonctions habituelles, dans cette simple mention finale. Une fois encore sous la surface un autre univers se laisse deviner, une autre construction. Mais à chaque niveau la même idée qu’il y a bien un temps qui s’écoule, se répète ou se reprend, et reste.

.

traces_de_pas

Quelques traces qui s'échappent pour finir.

Posté par seleniel à 11:19 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 octobre 2006

Indigènes

Après un récent passage dans les salles obscurs (Enfin ! Ca faisait longtemps... ^^), je me suis fait un devoir de vous présenter un film génialissime, le bien nommé Indigènes, réalisé par Rachid Bouchareb.
Cette fiction (et j'insiste sur ce mot et j'y reviendrais plus tard) "historique" nous narre le périple de quatre compagnons d'armes se déroulant entre 1939 et 1944 (avec un petit passage en 2004) entre le Maghreb et l'Alsace. On suivra leur parcours semé d'épreuves à la recherche d'une sorte de Graal, chacun ayant un sens symbolique différent suivant le personnage.

lesjoyeuxdrillesku2

Ces quatre jeunes hommes, incarnés par Jamel Debbouze (Said), Samy Nacéri (Yassir), Sami Bouajila (Caporal Abdelkader) et Roschdy Zem (Messaoud) incarnent à eux seuls toutes les tragédies qu'ont pu subir les tirailleurs africains (et par extension tous les imigrés) pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Ici, point de diabolisation à outrance, ni des allemands (pas très présents), ni des supérieurs hiérarchiques (qui sont quasiment autant de salauds que pas), simplement des faits, tous plus crédibles les uns que les autres. Pradoxalement, j'ai l'impression que c'est le choix de réaliser une "vraie" fiction qui a permis autant de vérité, de cohérence, car le fait de traiter un tel sujet sous une forme pseudo-historico-biographique a tendance à tenter de rendre les "gentils" plus gentils, à les faire passer pour de vrais héros, et de rendre les "méchants" encore plus vils et salauds.
Mais la fiction permet de se détacher de tout ça, on nous narre une histoire où l'humanité même du plus pourri des Hommes nous émeut et nous touche vraiment. Qui plus est, qui dit fiction, dit quasi-liberté pour traiter un sujet qui tient à coeur comme on le désire.

En plus de celà, dès le début du film, dès le générique, un constat s'impose : C'est Beau ! C'est extrêmement beau. A l'oeil comme à l'oreille.
Mais connaissant l'Histoire (avec une majuscule), ce constat se mêle inconsciemment, imperceptiblement avec un autre sentiment : tout cela est d'une tristesse intense (pour diverses raisons), mais subtile. On la ressent sans y penser, comme si elle se réservait pour mieux nous atteindre.
Et tout au long du film, ces deux sensations s'entremêlent, se repoussent l'une l'autre. Un mélange auquel vient s'ajouter une terrible cruauté au vue des images, mais encore une fois assez fine pour ne pas désaquilibrer le film. Nos sentiments sont balancés dans tous les sens, telle la houle des vagues, sans pour autant nous donner le mal de mer.
Mais tous ces sentiments frappent quand tout s'arrête. Dès que les noms commencent à défiler à l'écran, d'un coup les larmes me sont montées au yeux, comme une prise de conscience tardive. Je ne m'y attendais pas du tout, vu que tous les moments cuels du film étaient déjà passés. Ce film fait travailler l'esprit.

De surcroît, la force du message (qui a souvent été évoqué par ci par là) semble ici accrue. Ce message nous touche de plus ou moins près certes, mais nous touche plus fort que d'habitude quand même.
La raison ? Le silence !
L'une des grandes forces du film réside dans le non-dit. Ici, une intonation, une (non-)réaction ou simplement un regard en dit plus long et traite certains sujets plus profondément que le plus long des discours. Et par là même tout ceci nous reste plus  longtemps en mémoire car le film fait travailler son esprit critique pour arriver à faire passer même la base du message.
Il y a par exemple une scène où l'on voit le Caporal Abdelkader rentrer chez lui.
Comme ça, je suis d'accord et je l'admets volontiers, cela ne semble pas frappant. Mais je mets au défi quiconque de ne pas ressentir la lourdeur (de sens) de cette action.
Beaucoup de scènes, minutes, secondes de ce genre parcourent le film.
De plus la période pendant laquelle se déroule le film le rend encore plus puissant. En effet, pendant que le monde fustige les Nazis, un racisme profond s'installe en France, sous couvert des évènements et sans que personne ne fasse rien (ou pas grand chose).
Cette fiction est plus qu'efficace : elle est subtile et servie par des acteurs qui n'ont pas toujours été bons, mais géniaux dans Indigènes.

Je vais donc vous présenter une autre des (très) grandes forces de ce film : les quatre acteurs/personnages principaux (je ne pourrait pas vraiment parler de l'acteur en soit, tant il se fond dans son personnage), tous plus vrais (que nature) les uns que les autres.

Samy Nacéri (aka Yassir) :
samynaceripa1
Il entre avec son jeune frère dans l'armée française, principalement pour l'argent. Il se fiche pas mal de la France pour qui il se bat mais est prêt à tout pour gagner un peu plus de sous pour mieux vivre et offrir un mariage à son frangin. Il semble terrible au début du film, mais paraît s'adoucir tout du long, au fur et à mesure qu'on commence à le connaître et le comprendre.
En tout cas Samy Nacéri (l'acteur) est méconnaissable dans ce film. Personnellement j'adore.

Jamel Debbouze (aka Said) :
jamelig9
Il joue le rôle d'un homme plus ou moins simplet, cherchant la reconnaissance, non pas nationale, mais d'une personne quelconque, pour suivre sa route jusqu'à un but indéfini.
Pour ce rôle, Jamel s'est totalement débarassé des toutes ses mimiques habituelles (et ce doit être très dur quand on voit que certains grands acteurs se sont fait bouffer par ces dites mimiques, comme De Niro par exemple) et confirme une chose : je suis vraiment fan de lui.
Et puis il arrive quand même à faire sourire malgré tout, une âme de comique ne se perd jamais...

Sami Bouajila (aka Le Caporal Abdelkader) :
samibouajilaty1
Il incarne un homme de devoir qui donne tout ce qu'il a pour servir la France (c'est "SA" patrie). Il essaye plus que tout de prouver que même étant Maghrebin, on a aussi des droits et que l'on est capable de faire aussi bien que tout le monde. C'est pour ça d'ailleurs je pense qu'il a passé les concours de gradés. Il est juste et n'a aps de parti pris, assez sage et magnifiquement rendu vivant par Sami Bouajila.

Roschdy Zem (aka Messaoud) :
roshdyzemtk0
C'est sans doute le personnage principal dont on en connaît le moins, et qui paraît du coup plus "normal".
Mais le personnage se développera néanmoins grâce à une "histoire d'amour" (non y'a pas d'eau de rose là dedans) mettant en avant la dureté de la censure militaire du courrier, le peu de moyens de savoir ce qu'il se pase réellement sur le front (et d'y cacher les atrocités qui s'y passent, ou pas, mais ça tout le monde le sait déjà)) et le fait qu'il est très difficile après avoir goûté au "luxe" de la France de revenir là où il est né. Une sorte d'attachement profond non réciproque...
Il nous expose le rêve que peut représenter la France dans la tête de ces tirailleurs (qui portent alors très bien leur nom : rester dans ce beau pays, où retourner dans un autre plus pauvre mais où se trouvent nos racines. Une question qui peut être élargie de nos jours avec ce même point en ajoutant que certains immigrés sont rejettés aussi bien en France, car étant "étrangers" mais aussi rejetés de leur pays d'origine, car étant "français").
Le tout servi par la bonne bouille de Roschdy Zem avec un peu d'humour ("pas de chance" ^^. vous comprendrez envoyant le film)

J'ai parlé uniquement de ces quatre là, mais plusieurs personnages secondaires auraient mérités leur petite description, comme Bernard Blancan (le Sergent Martinez).

Donc ces quatre bonhommes représentent chacun une facette de toutes les peines qui tiraillaient ces "faux" français, se battant pour (libérer) la France, leur patrie (mais eux ne sont pas ses citoyens), parce que c'est "leur" pays, mais qui ne seront pas honorés come les autres, enfin non, ils ne seront tout simplement pas considérés comme les autres (ce qui n'est parfois pas plus mal).
Ils sont français sans l'être. De là naît une crise d'identité formidablement personnifiée par le Sergent Martinez, gradé français, qui va jusqu'à cacher ses origines maghrebines, mais gardant constemment sur lui une photo les lui rappelant. Le choix est libre d'interpréter comme on le désire cet acte. Pour ma part j'aime à penser que cela permet au moins au Sergent de pourvoir interférer au près de supérieurs hiérarchiques afin d'aider ces "Indigènes" venus d'Afrique (ceux venant d'Afrique Noire étant plus que mal traitée, ils n'ont même pas droit à un regard de leur chef avant de partir à l'abattoir), ces sans-noms, ces gens que les gradés français ne savent pas vraiment comment appeler. Même si c'est vrai qu'à ça, on ne peut oter la volonté sûrement de passer pour français pour avoir une meilleure vie, une meilleure réussite.

Pourtant, force est de constater leur utilité pour l'armée de ces personnes. Mais de suite après les combats, ils sont oubliés et redeviennet ce qu'ils étaient : des parias, des étrangers. Et on les laisse tomber, on ne les forme pas, ne les éduque pas, eux qui cherchent par tout les moyens d'obtenir de la reconnaissance de la France.
Et le constat final est assez déroutant : Morts, ils sont logés à la même enseigne que leurs frères d'armes français. Mais vivants, ils sont oubliés, considérés comme morts, le repos éternel en moins.

Pour conclure, je me contenterais presque de simplement vous conseiller d'aller voir ce film, parce que dans cette histoire, une grande part est laissée libre à l'interprétation et il serait fort probable que vous ne le voyiez pas du tout sous le même jour que moi.
En tout cas il s'agit d'un très très bon film, servi par d'exellents acteurs (qui méritent amplement leur prix d'interprétation masculine groupé au dernier Festival de Cannes) et par une musique envoutante.
Et un film qui fait du bien en cette période d'anti-musulmanisme primaire. Il est bon de se souvenir qu'il y en a des deux côtés qui sont en tort.

Posté par Invites à 20:19 - Cinéma - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 octobre 2006

Dans Paris

Malgré sa présentation très remarquée à la quinzaine des réalisateurs de Canne, la dernière réalisation de Christophe Honoré, est passé plutôt inaperçue lors de sa sortie en salle. Un oubli auquel on pouvait s’attendre, puisque cette œuvre partage l’affiche avec des films bien plus médiatisés comme « Indigène » ou «Un crime», et c’est pourtant assez regrettable vu la qualité du long-métrage.

Après une séries d’images classiques de la capitale ; des quais de la scène au métro aérien, en passant par la tour Montparnasse ; le film s’ouvre sur une séquence somme toute assez banale : un homme se réveille, dans un lit qu’il partage avec deux autres personnes, il sort de la chambre en silence, traverse un appartement, passe par un bureau ou sont père s’est endormi sur une chaise, lui confisque le mégot qu’il a au bec et sort sur la terrasse, s’appuyer sur la balustrade.

Jusque là, tout va bien, on est gratifié d’un joli plan de l’immeuble et de l’homme accoudé à son balcon ; image courante quand on se balade dans Paris le matin et qu’on prend la peine de lever le nez sur les façades. On revient sur le personnage, de dos, et on partage sa vue de la capitale ; et puis il se retourne, nous fait face, et il fixe la caméra : rien ne va plus.

Ce regard qui nous rappelle brièvement la présence de l’objectif gomme au même moment toute la distance prise par le spectateur, tranquillement installé dans son fauteuil, par rapport au film : c’est une apostrophe, pas une illusion d’optique, notre narrateur nous le confirme, et on se sent soudain impliqué dans l’histoire qu’il se prépare à raconter et dont il n’est pas le héro.

Il y a des histoires d’amour…

L’histoire d’un homme, de son couple, l’histoire d’une histoire à laquelle il ne croit plus avec une femme qu’il aime encore, l’histoire de leur rencontre, de leur rupture, de leurs joies, de leurs disputes, de leurs envies, de leurs prières, de leurs espoirs.

Leur vie, en bref, et une leur relation complexe et ambiguë qui les lie, où l’on ne sait pas bien s’ils s’aiment toujours ou se haïssent. Elle, c’est Anna (Joana Preiss), mannequin et mère du jeune Loup (Lou Rambert-Preiss) ; lui c’est Paul (Romain Duris), profession indéterminée. Quand ils se séparent, sur le coup d’une nouvelle dispute, d’une nouvelle incompréhension, il remonte sur Paris se réfugier dans l’appartement de son père chez lequel il espère pouvoir s’enterrer tranquillement pendant qu’on l’oubli et qu’il s’occupe de sa tristesse en entrant en dépression.

Il y a des histoires d’un jour…

L’histoire d’un garçon (Louis Garrel) qui devait arriver au Beau marché en 30 minutes et qui mit finalement plus de sept heures pour atteindre son but. Histoire d’un étudiant désinvolte, sur de lui, égoïste, qui en une journée couche avec trois filles différentes pour « raccrocher son frère à la vie ».

Une rencontre sur le périf’, ou il va monter sur son scooter avant de monter chez elle (Helena Noquerra), des retrouvailles anecdotiques (Alice Butaud), un baiser dans une vitrine (Annabelle Hettmann). Trois relations basée sur un personnage parfaitement épanouis et pourtant étonnant d’infidélité, relations qui ne sont pas faites pour durer et auxquelles, cependant, on s’attache parfois un peu trop.

Et des histoires de famille…

L’histoire de deux frères, de deux individus différents, ayant rompu le contact pendant de trop longues années ; et qui pourtant se connaissent encore par cœur. L’histoire de deux garçons qui vivent avec Mirko qui « ne connaît pas les larmes » (Guy marchand), papa poule séparé de sa femme (Marie-France Pisier). Deux garçons ayant perdu leur sœur douze ans auparavant ; deux frangins, deux complices, une proximité qui fait plaisir à voir quand on connaît soi-même les joies de l’amour fraternel ; deux plongeons dans la Seine, une nuit de franchise et deux adultes qui ressemblent de plus en plus à l’adolescent qu’on a tous été un jour.

Une famille éclatée, mais qui reste une famille, qui ressemble étrangement à la notre, avec son lot de tabou, de souvenirs, avec ses disputes et ses réconciliation, avec une devise : « Prend la peine d’ignorer la tristesse des tiens. ».

« Dans paris » n’est certainement pas le film à aller voir en ce moment si vous avez des envies d’engagement ou de message politique, catalogué dans les « comédies dramatiques », il tire de ses jolies prises de vue, de son action un peu minimaliste et de sa très jolie bande son un coté un peu « film d’ambiance » qu’il ne faut pas interpréter comme «  vide de sens et/ou de scénario ». L’interprétation des acteurs est très juste, on croit retrouver entre eux les liens d’une vraie famille ; la complicité de vrais frères entre Romaine Duris et Louis Garrel (très drôle dans son rôle) ; les rancunes du vieux couple séparé entre Guy Marchand et Marie-France Pissier ; le lien entre un père et ses fils, plein d’affection, même s’il ne permet pas toujours de se comprendre.

Un film à voir donc, un très bon et très beau moment à passer.

Posté par Grenouille bleue à 15:32 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [1] - Permalien [#]

08 octobre 2006

Starac-cident de parcours

L’heure est grave au château, amis épris de voix qui déraillent et de sentiments dégoulinants ! La crise couve au château avec un déroulement déroutant de cette saison, partie sous de problématiques auspices : des candidats qui d’entrée paraissaient savoir chanter, mais affublés du charisme des huîtres du bassin d’Arcachon déversées devant les locaux de l’Ifremer, attendant sagement que le soleil ravage et assèche leur chair flasque et odorante. Alors que l’an dernier avait très exactement montré ce qu’était une saison réussie de téléréalité, cette année le schéma se trouve bouleversé, et nous risquons d’assister au triomphe d’une médiocratie non pas comme en 2005-2006 illégitime, huée, mais bien légitimée, sûre de son fait, arrogante et persuadée de son mérite…

Des Fins de la téléréalité

Je ne vais pas bassiner tout le monde avec des considérations cent fois reprises partout. Mais pour ma part, je vis arriver le Loft avec des yeux ébahis, adhérant tout de suite à un format extraordinairement vif, scénarisé tout en ayant en lui les potentialités de l’implosion. Ca a été une machine à penser l’image tout à fait utile, efficace, problématique, mettant au jour des réactions aussi bien de fascination et de répulsion révélatrices. Néanmoins, mon enthousiasme de voir ce procédé poussé à son extrême limite afin de péter le système de l’intérieur fut douché par l’échec retentissant de Gloire et Fortune qui pourtant reste pour moi l’un des grands moments de télé de ces dernières années. C’en était fait du concept, si l’homme s’était bien retourné et avait vu la machine, il avait renoncé à sortir de la caverne, préférant mollement demeurer au fond du trou.

Mais l’an dernier j’ai renoué avec ces amoures déçues, devant me coltiner quotidiennement le programme dit de variété musicale et de divertissement humain (et, y a pas à dire, l’humain est diverti, sous forme de diversion, et l’on comprend mieux les critiques qui jalonnent les siècles à l’égard du divertissement, Pascal, à force de se retourner dans sa tombe doit être en petits morceaux). Et là surprise, ça dépassait mes espérances les plus folles. Incapable de sortir du modèle par le haut, les intermittents de l’image semblaient déterminés à en sortir par le bas, en creusant toujours plus profondément par la bêtise, l’orgueil, la mesquinerie, et surtout l’absence quasi-totale de qualités dites artistiques, enfin disons simplement qu’ils étaient incapables de chanter, et pourtant c’est tout ce qu’on leur demandait. Chaque jour j’oscillais entre hilarité complète ou honte pour ces personnages malmenés par la méchante petite boîte lumineuse.

Les 120 jours (et un peu plus) de Salo (pour ne pas être grossier)

C’est au cours de cette cinquième saison de la Staracademy que s’est dessiné un schéma des plus intéressants, directement emprunté à un chef-d’œuvre de Pasolini. Trente ans après on assistait à un remake de Salo ou les 120 jours de Sodome (je passe sur Sade car c’est bien d’images dont il est question). Depuis le cadre d’abord : un château antre de tout les voyeurismes, de tous les aspects humains, mêmes les plus tabous… Puis à travers les portraits et éliminations des candidats qui semblaient suivre selon le terrible trajectoire des trois cercles successifs, mâtinés d’interludes sexuels, à l’image du film, mais évidemment pseudo sexualistation, rapports sublimés, évoqués dans la starac, constamment sous-entendus comme se déroulant dans un hors champ dont on ne nous laisser voir que la façade et entendre quelques rumeurs à peine audible.  Car l’on est bien dans un programme familiale, et la ménagère de moins de 50 ans, pas besoin de lui expliquer, suffit d’évoquer, et comme ça tout le monde est d’une certaine manière excité). Sexualité fantasmée, écran dans l’écran, ou écran de l’écran.

Mais surtout cette ce dessin rapidement révélé au gré des élimination : les trois cercles concentriques qui structurent le film comme ils rythment le programme télé. Cercle des passions, cercle de la merde, cercle du sang. Dans le comportement des candidats : enthousiasme hystérique d’abord, mesquinerie, mensonges et intrigues ensuite, affrontement frontal enfin. Dans le processus d’avancée du jeu, avec les éliminations :

- sorties des Fantômes en premier, ces candidats dont la présence semble empruntés, qui ne savent plus ce qu’ils font dans ce cadre, qui errent du lit aux salles de cours, des salles de cours au lit, ne retirant rien du lieu et n’y imprimant rien, remarquables donc par leur transparence, caractéristoique étonnante pour un programme d’images

- des Herbivores par la suite, faibles et/ou lâches principalement, présence à l’image, mais trop faibles par rapport aux autres, incapables soit de bien chanter/danser/répondre aux critères d’évaluation, soit de s’imposer dans le groupe par la force ou la nature, jouant des coudes en vain, geignant de ne pas avoir les crocs pour dévorer les autres. Catégorie la plus intéressante car elle regroupe ce premier niveau de l’incarnation, mais imparfaite. Ceux chez qui quelque chose déraille, chez qui il y a des éléments chaotiques irrécupérables malgré les efforts et tentatives des profs. Ceux qui font la « quotidienne » mais menacent le « Prime ». Ceux qui font le programme et menacent de le détruire.

- des Carnivores enfin soumis au régime de l’entre-déchirement.

Disparition des absents d’abord, des mauvais ensuite, des moins pires enfin. La logique semblait parfaite, la mécanique éprouvée. Les rôles étaient tenus par des personnages admirables, le tout dans un climat délétère, des crises constantes, une excitation (érotisation ?) permanente, une sorte d’ambiance finalement « épidermique », comme si l’image, cette pure surface prétendant sans cesse à la profondeur, s’assumait comme telle et devenait elle-même à fleur de peau.

Et au milieu de tout cela, comme chez Genet, et la parenté avec Pasolini se trouve un peu corroborée, une victime triomphante : Magalie. Extraordinaire aboutissement de cette saison, où une simple voix, désespérément en quête de désincarnation, et l’on comprend pourquoi, pas jolie, pas franchement gentille, et pas non plus formidablement douée, allait l’emporter. Tout a déjà été dit sur le sujet, mais ce qui m’a le plus frappé aura été la position que Magalie aura tenue de bout en bout de l’émission. Ancienne fan, elle le sera restée jusqu’au terme, retournant le phénomène d’identification. Là où les spectateurs aspirent à devenir comme leurs idoles, et voient dans ces candidats la potentialité de ce devenir, ils ont plébiscité celle qui refusait ce devenir et ne souhaitait que rester elle-même spectatrice. La quantité de séquences où l’on voit Magalie en train de regarder ses camarades comme si elle se trouvait toujours de l’autre côté de l’écran est considérable. Elle devint l’incarnation du spectateur dans le château, le redoublement du phénomène de voyeurisme, créant un effet de mise en abyme qui précisément est je crois la grande menace de la téléréalité. La starac 5 rejoint pour moi Gloire et Fortune, avec par différence un succès télévisuel, mais symétriquement un échec commercial retentissant pour ses acteurs, et surtout son héroïne. Mais le système avait été mis en péril, questionné, comme revisité.

Le Cercle des poètes disparus

Alors pourquoi je parle de ce truc dépassé et dont tout le monde immanquablement se fout? Certainement pour me donner bonne conscience, par une théorisation et une rationalisation sauvages, de regarder encore cette année la starac. Mais il semble bien que de la dialectique progressive qui amenait à traverser trois cercles infernaux, on soit passé au gris d’un cercle unique, mielleux et consensuel. Ainsi l’heure est grave citoyens cathodiques ! L’heure est aux changements profonds face à cette menace. Parce que ce schéma si violent, si extrême de l’an denier a bel et bien posé problème à ceux qui fabriquent ce produit, au point de le revoir de fond en comble. En même temps qu’une efficacité maximum atteinte par la mise en relief du médiocre, le programme a failli se dévorer lui-même. C’est très visible cette année, ou après une brève élimination des fantômes les plus évidents, ce sont les monstres du cercle de la merde qui sont déjà visés. Les cas les plus pathologiques, les vrais mauvais susceptibles d’apporter le déraillement à la fois nécessaire au programme et dangereux pour lui sont les uns après les autres mis au rebut. Eloïsha, vulgaire, bête et mauvaise est partie, Céline la jolie hystérique tête à claques aussi, et enfin Faustine la neuneu insupportable et incapable vient de prendre la porte. Leurs fonctions sont désavouées par le programme qui les a pourtant créées. L’année dernière, Jill, Maud ou encore Ely, équivalent lointain mais potentiels de ces candidates malheureuses étaient allé loin dans « l’aventure ». Restent, outre les Carnassiers, les Transparents rescapés dont le règne semblent se dessiner. Devant le danger d’implosion, la téléréalité se barricade, et fait le choix du médiocre terne contre celui flamboyant. Pas de vagues, pas de sexe, pas de cris. Des larmes oui, un peu d’hystérie contrôlée, des bons sentiments, pas les mauvais… L’humain filmé/enfermé se professionnalise, les fantômes s’incarnent dans des mannequins figés. Le détournement du juste milieu, de l’arêté aristotélicienne, semble être la voie de la « sagesse » qu’emprunte la téléréalité, sacrifiant toute autre voix, aussi bien le chant que le cri, aussi bien la sainte que la fée… Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron… Peut-être aurait-on dû rester là-bas…

Posté par seleniel à 15:02 - COUPS DE GUEULE !!! - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1